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Les-partisans-du-non-régime
Les partisans du non-régime

Dans l’état actuel de la lutte contre le surpoids, j’aimerais vous parler d’un courant de pensée original, surprenant et provocateur qui ne propose rien de moins pour lutter contre le surpoids que d’abandonner les régimes. La théorie, d’origine anglo-saxonne, a été reprise en France par des intervenants proches de la psychiatrie et plus particulièrement de la psychanalyse. Ce mouvement d’apparence anodine et impertinente est hautement subversif. Par son action, il accepte tacitement l’évolution de l’espèce humaine vers un type gras. C’est une manière résignée de régler le problème
du surpoids, de baisser Tes bras devant l’ennemi, de lui offrir les clés de la citadelle assiégée – un mouvement qui a le mérite de la franchise et de la clarté mais qui pourrait faire grand tort à la lutte contre le surpoids s’il n’était pas aussi confidentiel.

En France, ses membres sont représentés par une association appelée le G.R.O.S., Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids. À sa tête, le docteur Apfeldorfer, psychiatre, et le docteur Zermati, médecin sportif à profil psy. Les idées portées par cette association ne sont pas nouvelles, elles ont été forgées aux USA, dans la mouvance du freudisme, dans ce même pays où le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, en débarquant à New York et devant l’accueil triomphal qu’on lui réservait disait en aparté : « S’ils savaient que je leur apporte la peste. » Un siècle après, ses prévisions demeurent valides.
Que dit le G.R.O.S. ? Pour ses fondateurs, le surpoids et l’obésité seraient causés par l’usage des régimes. On grossirait d’avoir suivi un régime et d’avoir repris avec une prime, et de marche en marche, jusqu’à l’obésité. Pour le docteur Zermati qui fait, selon ses propres dires, une allergie au seul mot de régime, « les régimes ne marchent pas » et il invoque des statistiques montrant que 95 % des personnes ayant suivi un régime et ayant maigri regrossissent. Tous deux estiment que le régime, surtout lorsqu’il est sévère et efficace, représente un traumatisme capable d’engendrer de sévères troubles du comportement alimentaire. Le docteur Apfeldorfer a une formation de psychiatre et de nutritionniste, il est habitué à recevoir des patients atteints de troubles du comportement alimentaire d’ordre psychiatrique, des patientes évoluant depuis l’adolescence, voire plus tôt, entre l’anorexie et la boulimie. Et fort de l’expérience de ces pathologies caractérisées, il jette sur le phénomène actuel du surpoids un regard désespéré. Ce
faisant, il prend tout simplement la partie pour le tout. Certes, il existe en France un certain nombre de tels cas de troubles du comportement alimentaire, des personnes en grande souffrance et vulnérables pour lesquelles le régime et plus encore le régime restrictif ne sont en aucun cas la solution ; ils relèvent fondamentalement d’une psychothérapie et d’un traitement de l’humeur. Mais enfin, il n’existe pas 20 millions de tels cas en France. Tout
au plus quelques centaines ou quelques milliers. Les intervenants du G.R.O.S. ne prennent pas en compte cette différence profonde et tiennent le même discours à tous les gros. Et que proposent-ils aux 20 millions de Français en surpoids ou obèses ?

D’abord, d’accepter leur surpoids ; et en cas contraire, de s’attaquer à leur obésité avec un argument qui relève du magique : le retour aux sensations et aux comportements alimentaires de l’homme primitif. « Oubliez les régimes et concentrez-vous sur vos sensations de faim, ne mangez que sous son signal et cessez dès que la satiété sur-
vient. » En fait, se nourrir avec la fraîcheur des réflexes du primitif bien intégré dans la nature mère. Mais enfin, Messieurs Zermati et Apfeldorfer, dans quel monde vivez-vous ? N’avez-vous pas observé que ces sensations et messages archaïques du corps n’étaient plus de ce monde ? Dans ma longue vie de praticien, j’ai dû rencontrer des
dizaines de milliers de personnes en surpoids, des hommes et des femmes ayant grossi de leur relation à l’aliment, de leur utilisation du pouvoir et de la sensorialité des aliments pour s’adapter à l’adversité sous toutes ses formes. Je n’en ai rencontré aucune qui ait conservé la trace de ces mécanismes archaïques, attendant les signaux de la faim pour manger et ceux de la satiété pour s’arrêter. Tout cela a existé quand nous vivions dans un cadre naturel, au milieu de protéines sur pattes bien vivantes, courant et se défendant, et de végétaux que les autres animaux, notamment les oiseaux, cueillaient mieux que nous. Tout ce bel équilibre a volé en éclats depuis dix mille ans avec les premiers éleveurs et agriculteurs, puis avec l’entrée progressive en terre d’abondance et, ultimes avatars de cette évolution, avec le consumérisme, la publicité, l’incitation perpétuelle. Nous vivons dans un monde où l’instinct
est partout battu en brèche. Des confrères accoucheurs déplorent qu’un grand nombre de nouvelles mères ne sachent même plus tenir naturellement leur bébé dans leurs bras. Et aujourd’hui, qui mange par faim ? En pays riches, quand on grossit, c’est davantage d’avoir mangé pour se tranquilliser et pour éviter le retentissement des stress que par faim, et on ne s’arrête que lorsque l’on est apaisé, ce qui peut prendre du temps. Écoutez le témoignage de celles et ceux qui se lèvent la nuit et font un détour par le frigo ou les placards avant de se recoucher.
Je me suis trouvé à deux reprises sur les mêmes plateaux de télévision que les docteurs Zermati et Apfeldorfer et, chaque fois, je les ai entendus affirmer à notre auditoire que les personnes en surpoids non seulement pouvaient mais se devaient de manger du chocolat ou toute autre pâtisserie ou aliment ! aimé chaque fois qu’ils en avaient envie. Leur consigne a le mérite d’être claire : on ne se prive de rien car la privation est « toxique, frustrante et contre-productive ». Pour théoriser leur position, ils utilisent un mot concept un peu fourre-tout : la restriction cognitive. Pour traduire simplement, quiconque ne se fie pas exclusivement à ses instincts et à la sagesse innée de son corps, se mêle de lire les étiquettes des aliments et est influencé par les informations nutritionnelles fournies par la science,
se restreint volontairement et consciemment, de manière « cognitive ». En fait, penser consciemment, intellectuellement et volontairement son alimentation perturberait nos comportements innés de mammifère et nous ferait grossir.

Je reçois des patients en surpoids depuis quarante ans et je crois bien connaître la psychologie liée à leur surpoids ou leur obésité. Nous vivons tous immergés dans un monde façonné par son cadre économique. Oui, ce nouveau mode de vie est riche, stimulant, il exacerbe la vitesse et le fonctionnement de nos dizaines de milliards de neurones cérébraux mais il a un prix : il troque les satisfactions essentielles, profondes et naturelles pour des satisfactions de surface, éphémères et issues de la consommation. Nous avons délaissé les moyens simples et naturels de nous accomplir et de nous épanouir pour nous gaver d’insignifiant. Il ne faut jamais oublier qu’il existe en nous des câblages préprogrammés d’obtention du plaisir, des comportements intégrés dans nos gènes qui procurent la
joie et l’envie de vivre. Quand les grandes avenues qui conduisent au contentement de vivre et au bonheur s’obstruent, une soif de satisfaction s’instaure en tous points semblable à la soif ordinaire, une appétence utilisant les procédures biologiques d’urgence pour fabriquer de la satisfaction sous quelque forme que ce soit. C’est dans ces conditions que l’aliment devient une valeur refuge simple, peu coûteuse, concrète et chargée par la
longue évolution du vivant et des espèces du plus fort pouvoir gratifiant connu. Voilà ce qui peut expliquer qu’en France, un adulte sur deux est en surpoids, et deux sur trois aux USA, le pays où le modèle économique est le plus violent et où la consommation et la publicité sont les plus opérationnelles. Doit-on pour autant refaire le monde ? Devenir publiphobe, accepter la souffrance du surpoids et la dérive vers une mutation culturelle qui ferait de
l’espèce humaine une espèce adipeuse ? Une de mes patientes m’a dit un jour : « Docteur, je suis veuve, retraitée et mes enfants vivent loin de moi. Quand je rentre le soir, je me sens seule et comme si j’avais froid. Je mets alors la table et je mange et je mange jusqu’à avoir moins froid, la vie se réchauffe en moi et je peux aller dormir en ayant la
sensation que j’ai eu ma dose. Quand vous entrez dans une pièce froide, Docteur, j’imagine que vous vous dirigez vers le radiateur, eh bien moi, c’est exactement ce que je fais quand je ne me sens pas assez heureuse, et je suis sûre que je ne suis pas la seule. »

 

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